Tutorat socio-végétal

Le musée d’art contemporain du Wiels – une ancienne brasserie de Bruxelles- m’a invité à œuvrer sur une palissade en bois située entre leur musée et le centre culturel Brass. Devant ; un gros axe de circulation tram-bus-vélo-voiture-train des plus bruyant et polluant. Derrière; un potager collectif, un terrain vague, un bassin d’eau, des graffitis et une voie ferrées. Cette palissade tout à la fois protège, sépare, délimite, cache, intrigue et divise. Des simples passants et des usagers engagés. Des pots d’échappements, des klaxons et des légumes, des fleurs, des insectes. Des tonnes de béton et de l’eau claire issue d’une nappe phréatique. Des propriétaires multi-millionnaires et des habitants critique et militant. De gros projets immobiliers privés et des actions citoyennes de concertation qui tentent de préserver cet espace si poétique, si rare et apprécié par les gens du coin. Derrière la palissade se croisent des sans abris, des artistes contemporains, des canards, des adolescents et des enfants, des promeneurs, des chiens, des rats, des libellules et des graffeurs. On y fait du miel, des légumes, quelques fruits et de belles rencontres. C’est unique à Bruxelles. C’est de ces espaces que l’on ne voudrait pas voir raser, bétonner et transformer en supermarché ou autre building pseudo-écologique…

Je voulais donc donner envie qu’on surmonte cette frontière, que les antagonismes dialoguent en valorisant la nature et les initiatives locales des habitants. La palissade devait à mon sens défendre et promouvoir le potager, les ruches et le bassin. Elle devait se faire dévorer par le monde végétale. Je devais aider ce dernier à conquérir ce territoire tout en donnant une place ludique aux passants.

Les nombreuses échelles allaient permettre aux plantes de grimper et aux passants d’escalader. Un kiwi, une glycine, un jasmin, deux lierres et un hortensia ont été plantés dans le trottoir. Nombreuses autres plantes s’y développent tels l’arbre à papillons, le coquelicot, le pissenlit et le chien dent malgré l’âpreté de l’environnement proche.
De nouvelles fenêtres ont été percés à diverses hauteurs.

 

1

6

2 3

4

3

2

5

Le lien entre cette palissade et le potager a été mis en valeur par la construction d’une Tori – porte japonaise shintoïste par laquelle on passe du monde profane au monde sacré de la nature. Ces portes sont à l’origine des premiers temples animistes eu Japon et ces croyances ont permis la sauvegarde d’espace naturel dans les villes les plus bétonnés du Japon. C’est ce que je souhaite profondément ici.

3 3

C’est la deuxième Tori que je construit à Bruxelles, la première se trouve dans un autre site industriel aujourd’hui transformé en musée : la Fonderie de Molembeek.

tori

La structure de l’échelle est devenue pour ce projet une forme de symbole que j’ai disséminé aux abords de la palissade. Ces interventions sculpturales ont été le début d’une série d’interventions spontanées en dehors du cadre légal de la palissade. Elles sont inhérentes à ma pratique artistique issue de l’énergie créatrice du tag. Encore une fois, c’est pour moi cette volonté de dire que s’il l’on m’invite à venir exposer ou intervenir dans un site, souvent comme « street artist », il est indispensable de soutenir de grès ou de force le processus de réappropriation légitime de l’espace public par cette forme d’art.

IMG_0862b IMG_0866b IMG_0868b IMG_0872b IMG_0874b IMG_0876b

J’ai alors voulu atteindre un autre espace d’enjeux socio-économico-politique fort: le bassin. Il s’agit d’un bassin d’eau très propre issue d’une nappe phréatique que l’entrepreneur Blaton a percé en voulant rendre le terrain constructible  implantant des poutrelles de béton armés dans le sous sol. J’y ai déposé 7 radeaux de lièges, portant des graffitectures signés en japonais « O-BE-SU » (signification que j’expliciterai peu après). Le plaisir de traverser ces eaux fut grand, j’ai invité plusieurs personnes à faire de même. Des habitants ont organisés une journée « Wiels plage » en toute illégalité et d’autres événements s’y sont déroulés malgré l’installation depuis, de grillages interdisant l’accès et les patrouilles de police.

2 2   3 2   4 2  5 2

Le lien entre le développement des mauvaises herbes et le tag date de Norman Mailer dans « The faith of graffiti ».
O-Be-Su signifie avec certains idéogrammes japonais que le lieu sur lequel cette inscription est écrite est respecté et à respecter. Il s’agit là de l’aboutissement d’une recherche poétique, politique et étymologique de mon nom de tag. Loin d’un acte vandale, taguer mon nom est devenu un pied de nez à tous les détracteurs du tag et du graffiti. Le fait de l’écrire dans cette langue encore si étrangère en Europe renforce l’idée que pour comprendre le tag … il faut l’étudier, apprendre à lire en somme.
J’ai  alors simplement réalisé un « throw up » O-Be-Su (ici en Katakana), une forme stylisé de graffiti à l’aide de bombe de peinture et de peinture latex à l’entrée du parking du musée d’art contemporain. Je me rappel encore une discussion avec le directeur du musée, prenant peur en me voyant taguer son parking sans l’avoir averti, espérant que je n’en ferai pas d’autre car ce musée n’est pas trop pour ce genre d’expression. C’était justement là, inscrit dans ce contexte et en lien avec l’ensemble de mes interventions, que ce tag prenait tout son sens.

IMG_0887b

Une peinture murale à la bombe de peinture s’en suivit non loin de là. Une carte mentale socio-poltico-poétique, synthèse de mon expérience dans ce lieu.

IMG_0956b

Et enfin la signature de mon oeuvre d’art: un tag.

IMG_0965b

Toute cette expérience, riche de rencontre, de découverte et d’analyse a été transmise lors de l’inauguration, au travers d’une visite guidée où j’ai tenté de relater toute l’histoire de ces interventions dans cet espace public si riche.Capture d’écran 2016-06-11 à 11.06.00

(photo réalisée par Alban Lavy – albanlavy.com).